Archives du Mois : janvier 2015

On a causé de responsabilité numérique…

La responsabilité numérique

 

Les révélations sur le programme américain de surveillance globale marqueront probablement l’histoire comme étant un moment majeur de rupture de confiance vis-à-vis des outils et du monde numériques. Face à cette situation, certains ne voient qu’une réponse binaire possible: soit le «tout sécuritaire», soit le «laissons faire et advienne que pourra».  

Jean-Henry Morin, spécialiste international des politiques numériques et de la sécurité des systèmes d’information, est convaincu qu’entre la confiance aveugle et la paranoïa il existe une autre voie. Il pense que nous devons changer la manière dont nous envisageons la confiance dans le monde numérique aujourd’hui. A l’instar de la lame de fond de la société collaborative et des nouvelles formes de l’économique du partage, nous assistons à l’émergence d’une nouvelle forme de responsabilité participative, co-créée: une «responsabilité numérique». Il propose, dans un livre paru l’année dernière, une analyse critique des dispositifs de régulation actuels et fournit une nouvelle solution pratique pour les individus, les entreprises et les institutions. C’est pour enrichir ses réflexions qu’il a animé la Causerie du 29 janvier dernier suivie par une vingtaine de personnes.

Cela fait aujourd’hui plus de 10 ans que Jean-Henry s’intéresse à la sécurité, à la gestion des risques et à la protection des données. C’est en étudiant les technologies de gestion des droits numériques (DRM) et en constatant combien elles étaient dévoyées par les lobbies du multimédia qu’il a compris qu’il fallait réformer complètement notre approche de la sécurité. Ce sont les travaux de Edward Felten en 2005 qui ont constitué l’événement déclencheur de ses recherches sur le sujet. La sécurité a toujours été par essence constituée de certitudes et de règles postulant par défaut une défiance vis-à-vis de l’utilisateur. Jean-Henry nous propose de renverser la règle et de poser l’exception comme postulat de base.

Car son premier constat est que la sécurité ne s’attaque pas, mais qu’elle se contourne. Ceci est notamment dû au fait que le facteur humain n’est la plupart du temps pas assez pris en compte. Deuxième constat: le principe de proportionnalité est trop souvent ignoré lors de la mise en œuvre de solutions de sécurité. Or qui dit ‘sécurité’ doit obligatoirement penser ‘arbitrage’ sous peine de voir les utilisateurs chercher des stratégies de contournement. Il prône ainsi une conception de la sécurité centrée utilisateur, en utilisant notamment des démarches de design thinking. Dans ce contexte, il faut notamment prendre correctement en compte la notion de désirabilité de la solution envisagée.

Cette introduction faite, Jean-Henry nous propose de discuter avec lui de trois points qui lui paraissent essentiels dans sa réflexion et sur lesquels il aimerait avoir notre point de vue:

  1. La rupture de confiance massive initiée par l’affaire Snowden en 2013. On ne peut plus nier aujourd’hui qu’il a un réel problème au niveau de la sécurité de nos données. Avant 2013 on s’en doutait; maintenant on le sait.
  2. Le déni de progrès qu’il constate de la part des poids lourds de l’Internet. Ces derniers affirment que la technologie ne peut pas répondre à des préoccupations légitimes de protection de la sphère privée. Or c’est faux !
  3. Le concept de ‘Too fat to change’ qui relève d’un cynisme économique crasse, ces poids lourds n’ayant aucune envie de changer les règles du jeu en raison des problèmes potentiels que cela pourrait avoir sur leur modèle d’affaire.

Jean-Henry MorinJean-Henry regrette le peu de cas que les gouvernements font d’une problématique dans laquelle ce sont des entreprises privées qui dictent un jeu dont la nature est profondément publique. Il voit cependant une lueur d’espoir dans le droit européen qui est en pleine mutation dans ce domaine avec la mise en place de la réforme européenne de la protection des données qui vise une réappropriation de nos données personnelles. Si les lois envisagées en terme de protection des données sont votées prochainement, Jean-Henry prédit 10 ans d’innovation intensive devant nous dans le domaine de la sécurité.

Il sera alors le moment de rendre la confiance aux utilisateurs en renversant l’hypothèse de non-confiance posées par la sécurité conventionnelle.

Le numérique peut également constituer un instrument facilitant une transparence qui permet un empowerment des individus (via un accès facilité à l’information et aux échanges qui peuvent en résulter à travers les médias sociaux ou les plateformes dédiées). Il permet ainsi de rétablir une certaine symétrie dans les relations en renforçant le conversationnel. La co-conformité dans ce contexte naît de la transparence et de cette confiance éclairée.

Jean-Henry introduit à ce stade la notion de co-conformité (co-compliance en anglais). Il s’agit pour lui d’une responsabilité collaborative favorisée par le numérique, permettant aussi bien l’élaboration conjointe de l’objet d’une décision ou d’une action que l’évaluation et le contrôle partagé du résultat.

     L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite serait la liberté ?

 

En paraphrasant Rousseau, il introduit la notion de Responsabilité numérique qui devrait se caractériser par la prise en compte des points suivants:
  1. Conception centrée utilisateur
  2. Prise en compte de toutes les parties prenantes
  3. Proportionnalité des moyens mis en œuvre
  4. Prise en compte du facteur humain
  5. Ouverture et transparence
  6. Partage et collaboration
  7. Parcimonie et humilité de l’usage de l’instrument légal
  8. Appui sur des cadres de politiques publiques durables

Dans une optique de conception responsable des systèmes, Jean-Henry propose de partir sur une approche de type ‘Charte’ associée à un ‘label ouvert’ qui restent encore à élaborer. Dans son esprit Internet n’as pas besoin de policiers. Ce sont les utilisateurs qui peuvent efficacement jouer ce rôle-là.

Il mentionne à ce propos l’existence du groupe de travail Cloud Social Responsibility lancé au sein du think tank Think Services et qui vise à mettre en place un label ouvert facilement appropriable et permettant de qualifier la manière avec laquelle un service cloud respecte les droits (et notamment la sphère privée) de ses utilisateurs.

Causerie Responsabilité Numérique

Photo Bruno Chanel

La discussion qui s’engage autour de ces différents points est passionnante. L’approche proposée par Jean-Henry séduit les participants. Mais certains soulèvent un aspect qui devrait mieux ressortir dans son discours: celui d’une perspective globale centrée non seulement sur la personne, mais également sur le groupe ou la communauté, et sur la société et l’Etat. Car l’individu pris dans sa globalité a certes une importance cruciale dans l’approche; et il faut savoir prendre en compte correctement ses besoins et son point de vue. Mais d’autres aspects doivent être considérés dans des perspectives plus larges sur lesquelles on adresse des thématiques différentes, qui toutes ont leur importance. A ce propos, le point 4 ci-dessus (Prise en compte du facteur humain) devrait clairement être mis en avant.

On note également que les mots n’ont pas la même portée selon les cultures, spécialement dans un domaine tel que celui de la protection des données qui est lui-même différemment perçu selon les pays. Il faudra donc être attentif à la mise en perspective des concepts proposés. Jean-Henry est bien conscient de cette difficulté mais il souligne que les initiants de la licence Creative Commons ont été confrontés au même cas de figure et qu’ils ont su parfaitement surmonter l’obstacle.

Un tel label éthique fait manifestement du sens pour les participants; mais très vite se pose la question cruciale: ‘Comment faire envie pour que les parties prenantes y adhèrent ?’ Pas de réponse définitive à cette question. Mais quelqu’un évoque le parallèle avec le monde du logiciel libre qui a trouvé le moyen de promouvoir sa charte et son label via des licences copyleft. Cet aspect viral des licences libres devrait constituer une source d’inspiration dans ce label à imaginer autour de la responsabilité numérique.

Comme souvent lors des Causeries la discussion prend ensuite des chemins de traverse et nous amène à aborder des sujets connexes au thème de la soirée. On disserte notamment sur le droit des robots et des drones qui soulèvent des questions importantes dont il vaut mieux se préoccuper aujourd’hui avant que les entreprises privées ne nous forcent la main.


 

Jean-Henry Morin

Jean-Henry Morin est professeur associé en systèmes d’information et services informationnels à l’université de Genève. Membre de l’Institut de science des services, il est également président du laboratoire d’idées Think Services. Ses travaux de recherche portent notamment sur la gestion des droits et des politiques numériques, la sécurité des systèmes d’information, notamment dans des approches socialement responsables et durables, la conformité et la gouvernance des risques informationnels.



Créativité et Design Thinking: le mode idéation

« Trouvez des bonnes idées! Soyez innovant! » Voilà des injonctions qu’on entend parfois et qui ne provoquent qu’un silence et un regard perdu de la part des interlocuteurs. Dans les articles sur le Design Thinking développés ici, on propose un regard moderne sur le processus de créativité et d’innovation. « La créativité c’est mettre votre imagination au travail et cela produit les résultats les plus extraordinaires de la culture humaine » nous dit Sir Ken Robinson. Arrêtons-nous un moment sur le mode d’idéation et voyons de plus près comment cela se passe.

DT-Ideate

Qu’est-ce que le mode idéation

Dans le mode idéation, on se concentre sur la génération d’idées. Mentalement, c’est un moment de divergence, d’ouverture en termes de concepts et de résultats, c’est d’abord un feu d’artifice plutôt qu’une concentration. L’objectif de l’idéation est d’explorer un espace de solution large, de balayer le champ des possibles – à la fois en produisant une grande quantité d’idées et aussi en générant une diversité parmi ces idées. C’est à partir de ce vaste stock d’idées que l’on pourra ensuite construire des prototypes à tester avec les utilisateurs.

Pourquoi utiliser le mode idéation

Il s’agit de rechercher des idées pour faire une transition de la définition du problème vers l’exploration de solutions pour les utilisateurs. Diverses formes d’idéation peuvent se compléter pour:

  • Passer au-delà des solutions évidentes et donc accroître le potentiel d’innovation des solutions
  • Exploiter les différentes perspectives et les points forts du groupe
  • Découvrir des domaines inattendus dans l’exploration
  • Créer de la fluidité (volume) et de la flexibilité (variété) dans les options nouvelles
  • Utiliser l’ingéniosité de l’intelligence collective du groupe

Peu importe la méthode utilisée, le principe fondamental de l’idéation est d’être conscient des moments où l’on génère des idées (sans jugement) et des moments où l’on évalue les idées (sélection). Il est important de bien séparer les deux.

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Brainstorming

Le brainstorming est un excellent moyen de trouver un grand nombre de idées que l’on ne pourrait pas générer en s’asseyant seul avec un stylo et du papier ou en faisant un simple tour de table. Bien qu’ancien et souvent mal utilisé, il s’agit d’un moyen utile et puissant s’il est bien mis en oeuvre. Voyons comment faire.

L’objectif du brainstorming est d’exploiter la réflexion collective du groupe, en s’écoutant et en s’appuyant sur les idées des autres. Le brainstorming peut être utilisé tout au long d’un processus de conception; bien sûr pour trouver des solutions de conception, mais aussi à chaque fois qu’il est utile trouver des idées.

Il s’agit de définir un intervalle de temps où le groupe sera en mode créatif et où le seul
but sera de venir avec autant d’idées que possible. Le jugement de ces idées n’interviendra que plus tard. L’énergie sera donc concentrée dans une courte période de 15 ou 30 minutes où chacun contribuera. Un autre point essentiel est la définition claire et générative de la question. On se reportera à l’article sur le mode définition et les questions “Comment pourrions-nous …?” pour cadrer le problème.

Il faut bien entendu s’assurer de capturer les idées produites, soit par une personne dédiée, soit directement par chaque participant. Chacune idée sera notée chacune sur un post-it par exemple (ce qui permet ensuite de regrouper et déplacer les idées) de façon claire, visuelle et visible pour l’ensemble du groupe. Un appareil photo et un application de reconnaissance de Post-Its sont également bienvenus pour documenter les résultats.

Dans la pratique, si le groupe ne se connaît pas, il est utile de commencer par un exercice de chauffe, afin de briser les première inhibitions et de briser la glace. Un autre conseil consiste à commencer en silence et individuellement à noter ses idées pendant 2 ou 3 minutes. Ceci permet de ne pas avoir une empreinte trop forte de la première personne qui prendra la parole et de creuser plusieurs différents points de vues.

L’animation se doit de respecter et de rappeler avec bienveillance les règles suivantes.ideobrainstorming

  1. Ne pas bloquer, ne pas juger
  2. Encourager les idées folles
  3. Construire sur les idées des autres
  4. Rester concentré sur le sujet
  5. Une conversation à la fois
  6. Être visuel
  7. Privilégier la quantité

Elles sont par exemple souvent affichées dans les salles de créativité d’entreprises comme IDEO.

L’espace est aussi important dans ce contexte et il faut prévoir une place suffisamment grande pour afficher les résultats. Une feuille A4 ne fera pas l’affaire! Il vaut mieux utiliser un mur ou une baie vitrée. De plus les participants seront alors debout et plus dynamisés.

En tant que facilitateur, il est aussi très utile de relancer le groupe lorsque l’énergie baisse, par exemple en offrant quelques proposition saugrenues ou en recadrant différemment le questionnement “Comment ferait un enfant de 10 ans?”, “Et si on n’avait pas d’électricité?”, “Et si Google devait le concevoir?”, etc.

Bien entendu ceci peut être complété par des approches comme les 6 chapeaux de Edward de Bono, la pensée latérale, ou encore d’autres techniques de créativité.

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Sélection

Il ne faut pas oublier une phase cruciale à la fin d’une séance d’idéation et de créativité. C’est le moment de convergence et de sélection. S’il était nécessaire d’ouvrir le champs des possibles, il est aussi indispensable de refermer l’exercice sur un plus petit nombre de possibilités.

Il est tentant de ne choisir que la “meilleure” idée mais cela est difficile et souvent trop réducteur. Il est plus opportun de garder un éventail d’idées différentes pour conserver l’étendue des solutions proposées tout en choisissant un plus petit ensemble.

Pour ce faire, on peut imaginer plusieurs manières.

Tout d’abord la plus simple est le vote. Il suffit de donner quelques “gommettes” que chaque participant appose sur les idées qu’il préfère (ou simplement lui demander de dessiner un point) et de trouver ainsi les idées les plus choisies.

On peut également choisir les idées selon des catégories contrastées:

  • l’idée qui a le plus de chance d’être réalisée, c’est souvent le choix le plus rationnel et efficient
  • l’idée la plus enthousiasmante, celle qui semble la plus originale et stimulante
  • l’idée préférée de tous, celle « chérie » par le groupe de façon globale qui émotionnellement « parle » au groupe.

Ou encore, pourquoi pas, on peut choisir les idées qui conduiront à des prototypes différents: un prototype physique, un autre numérique, une publicité / annonce fictive, ou une expérience utilisateur différente.

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Confiance créative

On confine souvent l’idée de créativité et d’innovation à une catégorie limitée de “personnes créatives”. Mais chacun d’entre nous est créatif, et c’est le message fort que nous rappellent Tom et David Kelley dans leur ouvrage récent “Creative Confidence” (2014). Les auteurs sont mondialement connus comme fondateurs de IDEO, une agence d’innovation par le design qui a travaillé avec les plus grands groupes, et comme professeurs à l’Université de Stanford. Je vous recommande la lecture de l’ouvrage qui est plein d’enseignements et d’histoires très révélatrices. Un autre ouvrage récent sur le sujet est celui de Tina Seelig “inGenius: A Crash Course on Creativity” (2014) dont j’ai pu aussi suivre le cours en ligne à Stanford.

Trouver de bonnes idées est souvent lié à connecter les choses entre elles, à effectuer un travail de synthèse. Et cela se travaille et ne vient que rarement d’un seul trait de génie. Il faut itérer plusieurs fois le processus pour que cela semble évident après un certain temps, que cela « fasse sens ».

En conclusion, la confiance créative fait partie de toute la démarche d’innovation par le Design Thinking. Elle n’est pas atteinte par la lecture, la réflexion ou les annonces. La meilleure façon de gagner de la confiance dans une capacité créative est de l’exercer par l’action, un pas à la fois, et de capitaliser par l’expérience toute une série de petits succès.

Transparence et blockchain hackathon

Ethereum

Le 26 novembre dernier, à l’initiative du Centre Universitaire d’Informatique (CUI) et de l’Institute of Information Service Science et avec le soutien de l’Observatoire technologique et du think tank Think Services, près de 70 personnes se réunissaient dans les locaux du CUI à Battelle pour un hackathon d’un genre un peu particulier consacré à la transparence. Particulier parce qu’il réunissait bien des hackers et des développeurs passionnés comme d’habitude, mais parce que dans le même temps des innovateurs, des designers, des fonctionnaires et autres citoyens concernés s’étaient joints à la fête.

La transparence constitue une opportunité majeure de repenser la démocratie en général et nos administrations publiques en particulier. Les défis dans ces domaines relèvent de questions importantes touchant notamment à la décentralisation, à la responsabilité, à la confiance ou à la sécurité.

Ce hackathon de 8 heures avait ainsi pour objectif d’explorer co-créativement de nouvelles approches et opportunités pour repenser la démocratie ainsi que les services proposés par les administrations publiques en utilisant la technologie blockchain qui offre des propriétés intéressantes de traçabilité et de confiance dans ce contexte: immutabilité et transparence des transactions dans le blockchain.

Pour l’occasion le professeur Jean-Henry Morin avait invité des membres de la communauté Ethereum (@ethereumproject) à venir partager leur plateforme dans le cadre de ce hackathon. C’est presque toute la délégation d’Ethereum que nous avons eu la chance d’avoir parmi nous avec Vitalik Buterin (@VitalikButerin)Stephan Tual (@stephantual), Ken Kappler (@KapplerKen), Taylor Gerring (@TaylorGerring), Mihai Alisie (@MihaiAlisie) et Roxana Sureanu (@RoxanaSureanu).

Jean-Henry-Morin & Ethereum team

Jean-Henry-Morin & Ethereum team

La plateforme Ethereum

La journée débute avec une présentation générale d’Ethereum, tout à la fois plateforme technologique, communauté et fondation. Ce sont les membres de la communauté Ethereum qui commencent par nous expliquer en quoi consiste leur plateforme.

L’objectif du projet est de «décentraliser le Web» en créant, à partir notamment de la technologie blockchain, une architecture qui doit permettre de créer une symphonie de solutions dans des domaines variés (médecine, votations, etc). Cette plateforme présente l’avantage dans ce contexte de vérifier une transaction numérique via le consensus d’une communauté d’utilisateurs distribuée, sans avoir à gérer la confiance ainsi obtenue via une autorité centrale. Cette notion de confiance distribuée et décentrlisée constitue le cœur d’Ethereum. C’est en bâtissant des solutions qui l’intègrent dans leurs gênes que l’on parviendra à réformer le système. Car si le blockchain a d’abord été implémentée pour vérifier les transactions de monnaies virtuelles telles que Bitcoin, elle peut être utilisée dans le même esprit pour n’importe quel contenu numérique et par conséquent pour concevoir n’importe quel service.

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We need more transparency in our society !

 

En proposant une solution technique qui permet de repenser notre vision de la confiance, de la sécurité, de la réputation ou de la transparence, la communauté Ethereum veut permettre aux gens de se questionner sur la manière dont nous effectuons de nombreuses opérations actuellement. Le modèle décentralisé proposé par leur plateforme casse en effet les hiérarchies dont s’accommode mal le monde de l’Internet et devrait permettre l’émergence de nouveaux modèles d’affaires en abaissant considérablement la barrière d’entrée sur ces technologies aux potentialités considérables. Pour l’illustrer, on rappelle par exemple que l’infrastructure Bitcoin est 14’000 fois plus puissante que les 500 plus gros supercalculateurs de la planète.

Ethereum se positionne donc comme l’un des acteurs qui va proposer les outils qui vont participer à la redistribution de la croissance de l’économie du partage dans une logique d’autonomisation. Un participant relève cependant que dans ce domaine il faut bien intégrer deux acceptions de la confiance que les anglo-saxons distinguent clairement: la notion de TRUST (avec le cerveau) et CONFIDENCE (avec les tripes). On touche ainsi à la notion de réputation à laquelle Ethereum ne va probablement pas pouvoir répondre dans un premier temps. Mais les gens d’Ethereum sont convaincus que dans un proche avenir nous allons disposer des outils et des services qui vont nous permettre de mieux gérer la réputation en particulier et les aspects sociaux de manière générale.

Dans tous les cas, les technologies blockchain font déjà leur chemin hors des cercles d’initiés puisque des institutions établies telles que l’Union de Banques Suisses considèrent avec sérieux les potentialités offertes (voir par exemple cet article). Le vote électronique constitue un autre domaine dans lequel cette technologie est prometteuse.

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Manifestement les membres de la communauté Ethereum ont poussé leur réflexion bien au-delà de la technologie elle-même. Ces jeunes sont motivés et enthousiastes et ils ont manifestement envie de changer le monde. Ils ont été particulièrement convaincants dans les réponses très cohérentes qu’ils ont apportées aux questions fondamentales qui ont été posées, que celles-ci touchent à la technologie, à la confiance, ou à la perspective sociétale dans laquelle l’envisager.

Les différentes présentations amènent d’ailleurs tellement de questions que le hackathon prend du retard sur l’horaire prévu. Mais cela n’a pas trop d’importance au vu du nombre et de la richesse des discussions que cela a généré, que ce soit sur des sujets techniques ou sur des notions plus fondamentales impactées par les potentialités amenées par ce type de technologie.

La suite de la matinée enchaîne sur  un brainstorming de 30 minutes afin de proposer des idées de réalisations sur le thème de la transparence en se basant sur la technologie blockchain. Huit sujets sont proposés et les les participants embrayent sur 6 d’entre eux. Les réflexions sont nourries; on discute, on se défie, on dessine, on code…

Cette période de créativité dans les différents groupes me laisse le temps de discuter avec Taylor Gerring et Mihai Alisie, deux des membres de la fondation Ethereum qui participaient à l’événement. Ils m’apprennent que la fondation est actuellement concentrée à améliorer la robustesse et la fiabilité de la plateforme. La communauté est composée majoritairement de geeks qui ont rejoint le projet pour proposer une plateforme riche de promesses qui va permettre des avancées significatives dans de nombreux domaines. Des événements tels que ce hackathon les aident à faire connaître leur technologie, à la confronter au regard pointu des développeurs et à envisager de nouvelles applications.

GeekAttitudeMais au fil de la discussion, je suis frappé par la prise de recul que Tylor et Mihai réussissent à prendre par rapport à ce projet technologique. Tous deux ne perdent pas de vue le sens qu’ils donnent à tout ça. Pas de faux-fuyant dans leur discours; ils n’ont pas toutes les réponses à  mes questions et ils ne prétendent pas être les sauveurs de la planète. Ils travaillent en toute humilité sur une technologie riche de promesses qu’ils vont mettre à disposition de tous, sans orientation politique aucune. Les gens me disent-ils s’en empareront comme bon leur semble. Pour le meilleur, espèrent-ils, même si ils ne peuvent pas exclure des usages non souhaités. Mais il est illusoire selon eux d’imaginer de contrôler cela. Dans tous les cas, ils s’inscrivent dans une dynamique dans laquelle je me retrouve entièrement. Ils m’apprennent enfin que la majorité de la communauté Ethereum provient d’Europe et d’Amérique du Nord; mais elle compte également des contributeurs dans de nombreux autres pays.

Restitution des différents groupes

La dernière heure de ce hackathon est consacrée à la restitution des cogitations/réalisations des 6 groupes.

Ideas & Teams

Ideas & Teams

Groupe n° 1

Use of the block chain to manage rights on digital contents

Le groupe imagine une solution de gestion des droits associés à des contenus digitaux (ex fichiers, images, videos, etc). L’avantage est de pouvoir gérer des droits qui sont transférables de manière irrévocable grâce à la technologie blockchain. Une telle solution serait naturellement extensible à d’autres thématiques. Le groupe a évoqué une solution qui serait très utile dans la gestion des contrats juridiques. Une implémentation native de la licence Creative Commons serait tout à fait envisageable dans ce contexte.

Groupe n°3

Taxpayer spending and tracability

Le groupe a modélisé son approche. Leur idée est de pouvoir suivre l’utilisation qui est faite de nos impôts. Chaque contribuable pourrait recevoir disposer d’un compte créé via blockchain sur lequel sont versés ses impôts. Il dispose alors d’une traçabilité sur l’utilisation de cet argent. On peut imaginer que les gens ont la possibilité de prioriser la manière dont leur argent est dépensé ou alors de déterminer des seuils au-delà (seuils hauts ou bas) desquels leur argent n’est plus affecté à telle ou telle politique publique. Cela devrait permettre aux individus d’avoir un meilleure compréhension de la manière dont leur argent est dépensé.

Groupe n°4

Trustworthy file transfer

En se basant sur les mécanismes de certifications proposés par la plateforme Ethereum,, le groupe imagine une solution de transfert de fichier certifiée qui permet d’échanger des fichiers de manière sécurisée et certifiée. Un groupe de geeks, puisqu’ils ont déjà commencé à coder la solution qui selon eux fonctionne presque. L’ébauche de solution EtherFileCertification est publiée sur GitHub.

Groupe n°6

Transportation management

Le groupe imagine une solution de mobilité conçue selon deux perspectives: celle de l’utilisateur des transports publics et celle du transporteur. L’idée est de pouvoir identifier et suivre tous les bus circulant sur le réseau de transports publics et de pouvoir remonter les problèmes qui peuvent y être liés. Dans le même temps la solution doit permettre de gérer le payement et toutes les informations qui transitent autour de la mobilité et de remonter des informations utiles pour améliorer le réseau en fonction des besoins d’usagers (certifiés grâce à Ethereum).

Groupe n°7

eParticipation

La participation des citoyens grâce au numérique devrait pouvoir prendre une dimension nouvelle avec les potentialités offertes par la plateforme Ethereum. Le groupe part de cette hypothèse pour imaginer une observatoire participatif de la démocratie. L’idée est de documenter et de valider tout le processus démocratique et de le rendre ainsi plus ouvert et plus transparent en y incluant des mécanismes de validation qui améliorent le niveau de confiance global du système. Les commentaires et informations remontés sur la plateforme sont certifiés par la technologie Ethereum. Jean-Henry Morin évoque à propos de cette idée la nécessité de considérer le droit à l’oubli comme un prérequis du système.

Groupe n°8

Socially responsible code writing

Au vu des similarités entre les deux, le groupe propose une solution qui soit capable de gérer le code légal avec la même richesse de fonctionnalités que le code informatique. Il imagine par exemple un mécanisme de vote pas-à-pas sur les différents articles d’un texte de loi en considérant chaque article comme un objet indépendant. Une fois un quorum atteint, on peut transférer le texte de loi ainsi élaboré dans le processus habituel de votation. Un tel système devrait favoriser le droit d’initiative et abaisser la barrière d’entrée dans le processus démocratique.

Conclusion

Jean-Henry Morin conclut la journée en remerciant les participants et en interpellant les représentants de la communauté Ethereum: ce hackathon a démontré que les potentialités d’Ethereum sont innombrables et nous amènent bien au-delà du paradigme des crypto-monnaies d’où est née la plateforme. Stephan Tual l’admet bien volontiers et nous apprend que c’était le premier événement de ce genre autour d’Ethereum, c’est à dire en dehors des communautés traditionnelles de cryptographie.

Jean-Henry se réjouit en tous cas du grand nombre de gens présents et de la qualité et de la diversité des idées générées lors de cette journée. Les participants au hackathon sont selon lui tous des innovateurs en puissance qui vont changer le monde. Il conclut avec cette image forte reprise d’une discussion avec un membre de l’équipe Ethereum :

Nous participons à une course dans laquelle des gens comme ceux de la communauté Ethereum espèrent « être prêts » avec des solutions qui permettront au monde de s’en sortir lorsqu’il se cassera la figure (ou du moins lorsque le paradigme actuel aura vécu).

 

Rendez-vous est pris pour 2015 à une date restant encore à déterminer mais probablement sur la fin de l’été, début de l’automne.

Le soir-même Jean-Henry Morin a présenté les résultats de ce hackathon lors du 2ème Rendez-vous de la transparence organisé par le préposé cantonal à la protection des données et à la transparence du canton de Genève.


Références

Ethereum white paper : https://www.ethereum.org/pdfs/EthereumWhitePaper.pdf

Quelques références sur l’Etherpad de Ethereum

 


Un tout grand merci aux sponsors qui ont permis de réaliser cette journée dans des conditions parfaites :

University of Geneva, Centre Universitaire d’Informatique (CUI) et Institute of Information Service ScienceThinkServices.chObservatoire technologique, DGSI, Etat de GenèveFree IT Foundation et Fondation Raymond JacotSBEXEverdreamSoftOpendata.chEthereum

On a causé du numérique au chevet de la santé…

Le numérique au chevet de la santé

Le numérique est-il la panacée pour soutenir l’évolution de notre système de santé? Comment envisager son utilisation dans ce domaine ? Avec son énergie communicative et son humour parfois corrosif, Christian Lovis en a causé avec nous le 18 décembre dernier.  

Tout au long de la soirée, Christian a tenté de nous démontrer la convergence entre santé, technologie et citoyen/patient. Et c’est sous l’angle historique qu’il a amené le thème de la soirée. Car en refaisant l’histoire on se rend compte que les technologies et le numérique ont évolué très rapidement et ont amené, selon trois phases, des changements cruciaux qui ont profondément modifié le paysage de la santé.

ACTE 1

Tout a commencé en 1992 lorsque Al Gore décidait de rendre libre d’accès PubMed, la base de données bibliographique d’articles médicaux. Cette décision a créé un mouvement d’envergure mondiale pour un libre accès (open access en anglais) aux articles scientifiques. La célèbre revue Nature s’y est même mise récemment. Aujourd’hui une large part de la publication médicale est donc accessible à tous, que l’on habite New-York, Genève ou Tombouctou.

Et ce qui est vrai pour les publications médicales l’est aussi pour toutes les informations relatives à la santé en général et aux maladies en particulier. Cette richesse mise à disposition des chercheurs et des étudiants constitue une source de connaissance extraordinaire qui a permis dans un premier temps des avancées jusqu’alors insoupçonnées. Ainsi l’équipe de Patrick Ruch, chercheur à la HEG a publié dans la revue Gene des découvertes dans le domaine génétique obtenues uniquement en analysant la littérature existante, sans avoir à effectuer la moindre expérience.

Avec l’essor du Web, ce n’est plus seulement le monde académique qui a eu accès à cette connaissance, mais les patients eux-mêmes, en quête d’informations sur la santé. On comprend bien l’impact que cela peut avoir sur les médecins. Leur rôle change considérablement; tout comme leur place dans un système où le patient en connaît parfois plus sur sa maladie que son médecin personnel.

Photo Bruno Chanel

ACTE 2

La deuxième phase est celle de la libération de l’information et dans le même temps celle de sa consumérisation. Car au fil du temps, l’information produite hors du champ académique est venue s’ajouter à un corpus déjà très riche. Le patient y a bien sûr accès. Mais Christian note que si celui-ci veut devenir un acteur de sa santé, il est par contre pour l’instant extrêmement mal outillé pour juger de la qualité de ce qu’on trouve sur Internet. Et ceci n’est pas neutre. Car en augmentant notre niveau de connaissance sur une maladie potentielle, on augmente notre niveau de stress. Or ce n’est pas si simple d’être soi-même l’acteur de sa vie et de sa maladie.

ACTE 3

La troisième phase est celle de la mesure. Aujourd’hui les technologies de quantified-self (voir la Causerie du 23 janvier 2014 sur ce sujet) permettent une mesure de notre activité physique, de nos paramètres physiologiques et de toute une pléiade d’autres données qui caractérisent notre vie quotidienne. Cette quantité de données et d’informations que tout un chacun peut aujourd’hui ‘consommer’ nous permet de libérer notre décision. Des centaines d’apps nous aident dans ce domaine. Celles-ci se retrouvent au cœur d’un réel mouvement vers un marché non certifié de la santé. Et au-delà de ces aspects qui interpellent, ces apps ont un effet de motivation fort avec dans de nombreux cas des impacts positifs incontestables. Mais Christian note que la durée moyenne d’utilisation de ces apps est faible (3 mois). Il questionne également la réelle utilité des données ainsi générées même s’il n’a pas de réponse tranchée sur le sujet. Son constat est que le mouvement est indéniable et que nous n’en sommes qu’aux prémisses d’un mouvement qui va prendre de l’ampleur, tant quantitativement que qualitativement.

 

Photo Jean-Marc Theler

Photo Jean-Marc Theler

ACTE 4

Cela se traduit aujourd’hui par une quatrième phase est en train d’émerger, avec par exemple des apps qui effectuent des diagnostiques à notre place. Ces outils en sont à leurs premiers pas mais les perspectives sont prometteuses. Christian note qu’un nombre croissant d’acteurs occupent le marché et veulent jouer avec la santé sans toutefois vouloir entrer dans des logiques de certification qui peuvent être trop contraignantes pour eux. Dans tous les cas, on assiste à une porosité qui s’établit entre divers mondes qui ne se côtoyaient pas jusqu’ici et à une convergence entre santé, technologie et citoyens.

La discussion aborde ensuite de nombreux sujets. On parle notamment de ‘medical hacking‘ qui consiste à mettre son dossier médical en libre accès (open access) avec les opportunités et les risques que cela comporte (le droit à l’oubli par exemple auquel de nombreux participants sont sensibles).

La Causerie s’achève avec un focus sur le Big Data qui, de l’avis de Christian constitue un puissant levier d’évolution de nos connaissance en matière de santé même si les écueils dans ce domaine sont encore nombreux. Pour preuve les études menées sur les données du virus HIV à Genève qui, à partir des données mesurées depuis plus de 30 ans, racontent des histoires différentes selon que leur interprétation est faite par des cliniciens ou des data miners. Car l’un des dangers du Big Data est celui de créer des réalités auxquelles on a envie de croire. Ce sujet soulève de nombreuses questions et constituera certainement le thème d’une prochaine Causerie.

Je terminerai avec cet article sur lequel je suis tombé récemment et qui illustre de nombreux points que nous avons abordés avec Christian lors de cette passionnante Causerie.

 


Christian Lovis est médecin, professeur aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) et chef du Service des sciences de l’information médicale

Il s’est spécialisé en Suisse et aux Etats-Unis en médecine interne et en médecine d’urgence, ainsi que sur les systèmes d’information médicaux. 

Il est président de la société suisse d’informatique médicale, expert pour la stratégie en matière de cybersanté.